Le fardeau du chef-d'œuvre, de la paralysie à l'action pure

3 min de lecture

Il y a un cycle mental dans lequel je me surprends souvent Ă  tourner en rond. Il commence invariablement par le regard que je porte sur les autres.

Je regarde certaines personnes “géniales”, celles qui réussissent, qui prennent de la place, et je ressens un curieux mélange de fascination et d’agacement. Je perçois chez elles un manque d’humilité, une forme d’arrogance qui me crispe. Je me rassure alors en me disant : “Moi, au moins, je suis humble. Je ne me mets pas en avant de cette manière.”

Mais à force d’observer cette réaction, j’ai dû admettre une vérité inconfortable : quand je deviens allergique à la confiance des autres, c’est le signe que je suis en train d’étouffer la mienne.

Ce que je prenais pour de la vertu n’était qu’une cachette.

L’illusion de l’humilité et la “Vie Provisoire”

J’ai 37 ans. Je sais que je suis un bon DJ, capable de tenir un dancefloor puisque je le fais depuis mes 18 ans. Je sais que je suis un designer et un facilitateur qui peut débloquer des situations complexes pour des organisations. Je sais que je peux être un père et un amant aimant.

Et pourtant, une voix insidieuse me répète : “Où sont tes preuves ?”

Comme je n’ai pas sorti “L’Album” légendaire, comme je n’ai pas publié “Le Livre” de référence sur le design, je me sens illégitime. Je me réfugie alors dans une forme de paresse apparente. Carl Jung appelle cela la vie provisoire (le syndrome du Puer Aeternus).

C’est une protection redoutable : tant que je ne produis rien d’abouti, je peux continuer à fantasmer que mon potentiel est illimité. “Je pourrais le faire, si je m’y mettais vraiment.” Mais si je passe à l’acte, je prends le risque de produire quelque chose de moyen, et donc d’affronter mes propres limites. Pour éviter cette blessure narcissique, je m’arrête avant même d’essayer. Mon “humilité” n’est que la peur de l’échec déguisée en sagesse.

eau-mur-coule Large.jpeg

Le piège de la Preuve : Confondre l’Acte et l’Objet

En creusant ce blocage, j’ai réalisé que je faisais une erreur de logique fondamentale. Je confondais ma puissance d’agir avec l’artefact (le résultat matériel).

  • Un DJ n’est pas dĂ©fini par un vinyle posĂ© sur une Ă©tagère, mais par l’acte vibrant de mixer au prĂ©sent.

  • Un designer n’est pas son portfolio, il est le mouvement de sa pensĂ©e face Ă  un problème.

J’avais conditionné mon droit d’exister à la production d’une “preuve” absolue : le chef-d’œuvre. Tant que ce chef-d’œuvre n’existait pas, je considérais que je n’étais rien. En attendant cette validation future et incertaine, je bloquais ma joie présente. Mon énergie créative, comme de l’eau retenue par un barrage, s’était mise à stagner, devenant une amertume qui jugeait ceux qui, eux, osaient nager.

J’ai d’abord pensé que la solution était de créer pour “me nettoyer”, pour purger ce flux bloqué et retrouver ma vitalité. C’était un pas en avant, mais il restait un dernier piège.

Au-delà du motif : L’oiseau qui chante

Si je me force à créer pour me débloquer, pour aller mieux, ou pour enfin devenir qui je suis, je suis encore dans une transaction. Je suis encore prisonnier du temps psychologique : j’utilise le présent comme un simple outil pour atteindre un futur idéalisé.

Tant que j’essaie de devenir un grand artiste, ou même de devenir quelqu’un de serein, je suis en guerre contre moi-même. L’image de celui que je voudrais être juge celui que je suis aujourd’hui.

La véritable libération ne se trouve pas dans la production d’un chef-d’œuvre, ni même dans la volonté thérapeutique de “guérir mes blocages”. Elle se trouve dans l’abandon pur et simple des étiquettes et des motifs.

Je dois oublier que je suis “DJ”, “Designer”, “Père” ou “Amant”. Ces mots sont des souvenirs morts. Quand je suis avec mon enfant, si je lâche l’injonction d’être un “bon père”, la relation devient totale, immédiate. Quand je pose les mains sur les platines, si je n’essaie plus de prouver ma valeur ou de purger mes démons, il ne reste que la musique.

Il n’y a plus d’observateur pour juger l’action. Il n’y a plus de chef-d’œuvre à atteindre ni d’humilité à feindre.

L’oiseau ne chante pas pour prouver qu’il est un oiseau. Il ne chante pas pour nettoyer son flux intérieur ou pour préparer un album. Il chante. Simplement.

C’est là que je veux me tenir. Non plus dans l’attente de ce que je pourrais devenir, mais dans la justesse vibrante de ce qui se fait, ici et maintenant. Et c’est ainsi que je pourrais être pleinement dans le Prendre soin de soi.

Merci de votre lecture — vous pouvez me contacter sur liut.me